mercredi 14 juin 2017

"Mes espaces sont fragiles" (Vivre chez Perec ?)

L'appartement de Georges Perec 
est à vendre sur Le Bon Coin.
Le fantôme est en bonus.

"Bientôt, le vieil appartement deviendra un coquet logement, double-liv. + ch., cft., vue, calme. Gaspard Winckler est mort, mais la longue vengeance qu'il a si patiemment, si minutieusement ourdie, n'a pas encore fini de s'assouvir." 
La Vie mode d'emploi














"J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources …


Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…


De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.



Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : " Ici, on consulte le bottin " et " Casse-croûte à toute heure".


L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes…

Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes."

Georges Perec, Espèces d'espaces


lundi 12 juin 2017

Love is a dog from hell…


à C.P., en guise de potlach


"a single dog
walking alone on a hot sidewalk of
summer
appears to have the power
of ten thousand gods.

why is this?"

Je me récitais 
comme un dopant mantra 
ce poème de Bukowski 
en divaguant 
pendant des heures 
sur cet interminable boulevard
sous le cagnard tropical,  
pour ne pas tomber, 
pour tenir 
cent mille fois de suite 
un pas de plus. 
Il est effarant 
d'aller rôder 
dans des quartiers 
où l'on a vécu 
si longtemps 
mais où il ne reste 
aucune trace de nous. 
Pour rien au monde 
je ne voudrais 
y revivre 
et cependant la nostalgie 
était à son comble. 
Fort heureusement 
le soleil atroce 
et la canicule étouffante 
distrayaient le chagrin 
et la panique 
d'avoir aux trousses 
une horde de fantômes. 
La tête tournait 
jusqu'au vertige. 
J'avais perdu tout sens 
de l'orientation et toute notion 
du temps. Les fantômes 
se rapprochaient, 
bientôt ils me rejoignirent 
et me dépassèrent 
en m'ignorant. 
Le trottoir était si brûlant 
que les semelles fondaient, 
ce qui me retenait 
de me mettre à quatre pattes 
et de détaler 
comme un chien perdu : 
j'y aurais laissé 
la peau des mains. 
Un vrai chien 
me poursuivait maintenant, 
et je marchais 
de plus en plus vite. 
Malgré mes efforts 
il me rejoignit, me dépassa. 
Lui aussi m'ignora. 
Ce fut si troublant 
que je regrettais 
de ne pas avoir été mordu. 
Mais là-bas, 
devant moi, 
il stoppa une seconde 
sa course, s'accroupit 
et pondit une crotte 
fumante, noire, 
monstrueuse 
comme ma bonne étoile 
bouffée et rechiée 
par le diable. 
Je savais que je 
ne ferais rien pour l'éviter.

L. W.-O.

dimanche 11 juin 2017

une godasse, des Godot










Video : Werner Herzog mange ses godasses



"Voilà l'homme tout entier, s'en prenant à sa chaussure alors que c'est son pied le coupable. "

Samuel Beckett, En attendant Godot





vendredi 9 juin 2017

"Qu'à lever la tête…"

Montagnes de 

"Qu'à lever la tête
c'est la beauté
qu'à la lever
qu'à la
lever.
Je vous embrasse
Sam"

Samuel Beckett, 
Carte postale
de Courmayeur
à Anne Atik
7 juillet 1980


Ci-dessous, d'autres
Montagnes de 




mercredi 7 juin 2017

"N'en parlons pas"



"Les larmes du monde sont immuables. Pour chacun qui se met à pleurer, quelque part un autre s'arrête. Il en va de même du rire. Ne disons pas de mal de notre époque, elle n'est pas plus malheureuse que les précédentes. N'en disons pas de bien non plus. N'en parlons pas."
Samuel Beckett, En attendant Godot

mardi 23 mai 2017

Se prendre la tête



Robert Crumb


"Head on hands
hold me
unclasp
hold me."

Samuel Beckett
Poème
cité par
Anne Atik

dimanche 21 mai 2017

Tête à tête (2) : Beckett et Schopenhauer


Samuel Beckett by The Robot Dictionnary ©

"I found the only thing I could read was Schopenhauer. Everything else I tried only confirmed the feeling of sickness. [...] I always knew he was one of the ones that mattered most to me, and it is a pleasure more real than any pleasure for a long time to begin to understand now why it is so. And it is a pleasure also to find a philosopher that can be read like a poet."

Samuel Beckett, Lettre à MacGreevy 

samedi 20 mai 2017

Tête à tête avec Schopenhauer et mon grand-père


Mon grand-père Léon Belin la première fois que je l'ai vu,
peu après ma naissance, en août 1957.

©L. Watt-Owen

On m'a dit que je fais une drôle de tête quand je lis Schopenhauer ou pense à lui. Je me suis aussitôt demandé quelle tête, lui, il ferait si il me surprenait en train de le lire. Et quelle tête je ferais à mon tour si je le surprenais en train de me surprendre en train de le lire. Quant à la tête que je ferais si je le surprenais en train de me lire, elle est la plus inimaginable.

Schopenhauer me parle comme personne, à part mon grand-père Léon BelinCe pauvre vieux paysan bourguignon né au 19ème siècle, mort en 1981, eût été le lecteur idéal de Schopenhauer. Il fut l'autodidacte total. La culture de cet incollable était impressionnante : il ne fréquenta l'école publique que quelques semaines avant d'être placé à neuf ans comme valet de ferme. Il apprit tout tout seul, dans son coin. Les gens disaient qu'il avait tout lu. C'était loin d'être le cas, certes, mais il en imposait comme si ce l'était. Et dans son coin de Morvan, sinon des dizaines de kilomètres à la ronde, nul n'était plus affûté en jugeotte comme en style. On le redoutait à juste titre. 

J'ai suivi la même voie et me suis toujours montré rebelle et sourd à toute pédagogie. La mise en pratique de mon goût de l'isolement farouche m'a semblé la chose la plus naturelle — d'autant que  j'y ai été aidé par mon aversion instinctive pour toute grégarité, que je tiens de ce grand-père à qui personne ne s'avisait de taper dans le dos (sauf moi, qui prenait aussitôt un coup de sabot dans le cul). Et puis je constate que je n'ai rien eu à faire pour que l'on me foute la paix : peu s'aventurent à me fréquenter et encore moins y parviennent. J'ai dû admettre, ma modestie dût-elle en souffrir, que l'on me redoutait et que j'indisposais et je donne raison à tous ces mouille-cul : ils en sont bien avisés. "Y'en a qui ont essayé… Ils ont eu des problèmes" comme disait, sans savoir qu'il citait Schopenhauer, le premier de la classe Macron (lequel n'est pas si cultivé que le prétend la légende, malgré le fait que sa Brigitte de femme lui lit du Grégoire Delacourt et du Amélie Nothomb et du Angot le soir à l'Élysée pour l'endormir).

Je ne peux pas lire Schopenhauer sans penser à cet élégant lanceur de vacheries qu'était le père de ma mère : lui aussi n'épargnait personne et pire que se contrefoutre de ne pas se faire que des amis il s'en réjouissait. À chaque fois que je lis Schopenhauer, je crois l'entendre.  La cruauté de ses traits laconiques, aussi imparables qu'irréfutables, faisait mal et leur leçon était inoubliable. Il ne vous loupait pas. Même ses silences étaient redoutables. 

Enfant et adolescent je fus une de ses têtes de turc, mais les souvenirs de ces râclées verbales électrisantes me sont plus précieux et instructifs et profitables que les démonstrations d'affection dont il fut du reste si avare que je ne m'en souviens d'aucune. 

C'est de lui que je tiens le plus. 
Outre de son briquet "Tempête", de son goût pour le tabac Scarferlati de marque Bergerac orange roulé dans du Job n°38bis non-gommé dit incombustible, ou encore de sa  vieille radio Ducretet-Thomson de 1939, j'ai hérité de son caractère et de son tempérament. Lorsqu'après sa mort je me suis mis à lire Schopenhauer, j'eus à la fois la sensation de le retrouver et de le lire pour lui, par procuration. 

Nous sommes donc trois quand je lis Schopenhauer. Trois misanthropes solitaires qui se comprennent à mi-mot. Schopenhauer et mon grand-père n'ont aucune indulgence envers moi et ne me font nullement la fleur de m'épargner plus que qui que ce soit d'autre. Je les observe et les écoute sans trop me vexer : ils sont comme ces deux lascars, les légendaires Ho-Ho, qu'évoque Clément Rosset : "deux demi-Dieux chinois toujours ensemble, l'un racontant à l'autre qui s'en plie les côtes, les dernières bévues des hommes dues à leur sottise. C'est dans cet esprit Ho-Ho qu'on peut rire des catastrophes qui arrivent à l'humanité et qui dans neuf cas sur dix ne sont pas dûes à la fatalité mais à la bêtise des hommes."

L. W.-O.













lundi 1 mai 2017

Pays de merde (Ça sent si bon la France !)




Ah que la France-aux-français est belle ! 
Ça sent si bon, ce pays de merde aux 70 millions de trous du cul !

L. W.-O.

mardi 25 avril 2017

La Tête-de-veau et la Tête-de-lard














 22 août. R. B., le critique à la mode, avec sa tête de veau; je viens de penser sans raison aucune à la lettre qu'il m'a envoyée en réponse à ma préface à Maistre. "Je n'ai rien lu de vous…" Je croyais le bonhomme plus modeste. Rien n'est pire que l'orgueil qui se dissimule sous une physionomie bovine. On ne prend des allures franches — d'une franchise voisine de l'impertinence — qu'avec des gens qu'on estime de loin ses inférieurs. Du reste la franchise — dans les relations littéraires — est indiscernable de la goujaterie ou de la provocation. On n'a pas le droit de dire à un auteur ce qu'on pense réellement de son œuvre : à moins qu'on ne l'admire. Mais combien d'auteurs peut-on admirer ? "

Cioran, Cahier de Talamanca


mercredi 19 avril 2017

Les Cherche-la-merde






"J'ai beau avoir toujours détesté les jardins zoologiques, et même toujours trouvé suspects les gens qui visitent ces jardins zoologiques, il ne m'a pas été épargné d'aller une fois dans le parc Schönbrunn, et, à la demande de mon compagnon, un professeur de théologie, de rester planté devant la cage des singes, pour observer les singes, à qui mon compagnon donnait de la nourriture (dont il avait bourré ses poches à cette intention). À la longue, le professeur de théologie, un ancien camarade d'études, qui m'avait invité avec insistance à l'accompagner à Schönbrunn, avait donné toute sa nourriture aux singes, quand, tout à coup, les singes se sont mis de leur côté à ramasser des restes de nourriture traînant sur le sol et à nous les tendre à travers la grille. Le professeur de théologie et moi-même avons été si épouvantés par le brusque changement d'attitude des singes, que nous avons tourné les talons sur-le-champ et quitté le parc de Schönbrunn par la première sortie qui se présentait. "

Thomas Bernhard, Vice versa
traduit par Jean-Claude Hémery


lundi 17 avril 2017

"Des livres vrais d'abord ! La vie est courte !"

La Vague, photographe inconnu, 19ème siècle — © BNF




Jules Michelet, Feuillet manuscrit de La Mer, fo 98
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"Des livres vrais d'abord ! La vie est courte !" clamait déjà le grand Jules Michelet, que quasi plus personne, bien-sûr, ne lit. À part des cons rebutants ou des universitaires soporifiques. Le 11 mai sort en format poche un copieux choix de son Journal. Pourquoi diable ne pas l'avoir réédité tout entier ? L'éditeur, radin et mesquin, a une fois de plus mégoté et chipoté, taillé dans le lard etc… Malgré tout je vais sauter sur ce mirifique Journal même réduit. Il va m'accompagner un bon bout de temps. 

Sacré Michelet ! On n'est jamais déçu en le lisant. C'est au contraire la foire aux belles surprises, et un festival question style. Son Journal est aussi plein de cuculeries, d'ingénuités, d'extravagances, de conneries sentimentales et de conneries tout court, etc… mais même ces faiblesses restent du pur Michelet, et nous trouvent plus ravi que grincheux. Quant à ses délires, on a tout de même la tête assez claire pour en ricaner plutôt que de s'en offusquer du haut d'un jugement moral ou en partager le point de vue débile.

Roland Barthes le célébra jadis, à une époque où Michelet passait de mode, dans ce qui reste sinon son seul livre lisible du moins son meilleur. Barthes s'est rendu fameux avec ce Michelet par lui-même, louable mais vaine prétention dans les années cinquante, de le faire lire aux nouvelles générations dont il était une des têtes émergentes, mais coiffée d'un béret basque. Malraux était alors un des derniers à se camer avec du Michelet, au point de singer grotesquement son lyrisme. Les historiens allaient lui règler son compte, au petit père Michelet. Le jeune Barthes, avait de la tendresse pour lui et été touché par la grâce de sa sensualité verbale mais avait flairé que c'était foutu pour ce gaillard de la prose. À contrecourant, et par une sorte de coquetterie, il s'en réclama, dans cet hommage farci de citations excitantes qui le posa-là, lui l'inconnu, comme en quelque sorte un Michelet moderne, le nouvel auteur jouissif, garantissant ce qu'il n'appelait pas encore le plaisir du texte. Ceux qui ne se seraient pas risqué à revendiquer le ringard Michelet ne jurèrent plus que par Barthes. Tout le monde désormais révère Roland Barthes et s'en pourlèche, mais plus personne ne se soucie de lire Jules Michelet pour le pur plaisir. Barthes n'a pas rendu Michelet lisible. Mais la moindre page de Michelet rend Roland Barthes illisible. Fade est Barthes comparé au délectable Michelet. Du moins quand on a du goût, et quelque jugeote.

Je fais du vide dans mes rayons pour ménager une belle place à ce gros volume de son Journal amputé. Voilà des années que j'ai été privé de cette lecture par l'huissier, qui, lui, n'a pas hésité à la bazarder toute entière, ma bibliothèque, du moins tout ce qui était bon, me laissant la drouille, dont tout Roland Barthes. Cet huissier avait du goût ! Je fus zibé de tous mes Michelet, la plupart en éditions d'époque, car ça ne valait pas cher quand je m'en étais, par hasard, toqué complètement, dans les années 70 : plus personne n'en voulait à l'époque, malgré le bouquin de Barthes réédité à tour de bras. 


Comment ne plus avoir à portée de mains par exemple son incroyable La Mer ?!!!? Ducasse et Rimbaud en furent des lecteurs excités au dernier degré : Michelet fut l'un de leurs plus dopants inspirateurs. 

Après l'huissier, j'ai peu à peu, au fil des lentes rééditions, ou grâce au hasard des Puces, racheté du Michelet. Me manquait encore ce Journal que le nombre de pièces dans ma poche m'empéchait d'acquérir : chez les bouquinistes les vieux volumes "Viallaneix" valent la peau-du-cul là où ceux de Barthes, qui pullulent, ne valent, eux, plus tripette. C'est Roland Barthes, car il m'agace, que j'ai viré de ma bibliothèque pour faire place et honneur à l'épatant Michelet. Lisons Michelet sans plus jamais penser à Barthes, de grâce !

Je fais le pari que les agents moraux contemporains, bien souvent nourris au téton flasque du béret basque de Roland Barthes, cette nourrice des pires têtes de cons de ce temps, lui chercheront des poux dans la tête, à Michelet. 

L. W.-O.

lundi 10 avril 2017

Bukowski, le grand vaccinateur



27 euros le singe Bukowski !
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Encore Bukowski. Toujours Bukowski. À jamais Bukowski. Oui : pas un jour sans Bukowski. Pas une nuit blanche. La lecture de Bukowski vous retape, vous dope son homme. Et elle vous vaccine aussi.

Elle vous vaccine de tout intérêt par exemple pour les écrivains yankees dont on nous rebat les oreilles. Quand on a lu Bukowski comment s'abaisser encore à lire des Paul Auster, des De Lillo, des Philip Roth & cie. Exit Mailer, Tom Wolfe & autres frimeurs internationaux. Même le vachard bavard Gore Vidal nous emmerde à la fin. Difficile, quand on a lu Bukowski, de se taper les Jim Harrison, James Crumley et autres virils chasseurs rois du barbecue et de la Winchester. Et à part son saisissant Un tueur sur la route, comment se fader la prose tarabiscotée et la pose frimeuse d'un Ellroy ? Bukowski vous vaccine même d'Henry Miller ! Même d'Henry Miller ! 

Pynchon et Salinger ? Qu'ils aillent se faire lire ailleurs, ces deux pénibles surévalués, l'un sinistre et lourdingue, l'autre cucul la prâline comme ce n'est pas permis, du moins à mon goût, seul goût qui m'importe, par ailleurs l'un des plus sûrs de ce pays, car l'un des plus impitoyables. De William Gass, je garde son épatant Au cœur du cœur de ce pays, car son Tunnel est primo trop énorme et assommant d'avance, deuzio traduit comme toujours à toute bringue et sans grâce par un salopeur vaniteux.

Et je ne dis rien des nouvelles générations de plumitifs yankees, formés sur les bancs des ateliers d'écriture, tous immondes. Produits pour gondoles et lecteurs à la con. Du coup, grâce à Bukowski, j'ai gagné beaucoup de place sur mes rayonnages. Je n'ai conservé, des ouvrages de ses contemporains compatriotes, que ceux des exceptions réjouissantes et remuantes dans son genre : Raymond Carver, Donald Barthelme, John Fante, Jim Dodge, Edward Bunker, W.-S. Burroughs, Hunter Thompson, E.E. Cummings, etc… et aussi leur Grand Ma' Gertrud Stein.


Au pays d'Obama et de Trump, une bonne femme parent d'élève a pu dernièrement faire interdire pour racisme la lecture de Mark Twain dans les écoles, car ses romans irritaient son fils métis : le mot "nigger" y revenait trop souvent à son goût. Idem pour les romans de Harper Lee, cette amie que Truman Capote avait choisie d'emmener avec lui dans l'aventure de son In Cold Blood

Des bibliothécaires pas comme les autres ont, eux, toujours dans cet effarant pays qu'exécrait déjà Baudelaire, été saqués parce qu'ils avaient trouvé le subterfuge d'un faux lecteur empruntant les ouvrages que trop peu de gens lisent, histoire de pouvoir les conserver en stock : car là-bas, comme d'ailleurs désormais en France, tout bouquin qui n'a pas été suffisamment emprunté dans les deux années suivant son achat est automatiquement retiré des rayons et détruit. "Désherbé" comme on dit dans le jargon de ce métier devenu abject. 


Grâce à Bukowski, moi aussi, avec encore moins de vergogne que les fonctionnaires yankees ou tricolores de la lecture publique, je l'ai désherbée, ma bibliothèque. D'ailleurs, voilà un irréfutable critère pour faire le tri parmi les écrivains dont on s'entiche : tout auteur qui ne vous en fait pas illico bazarder des tas d'autres dans vos rayons comme dans votre tête ne vaut pas autant tripette qu'on veut bien se le faire croire. Et c'est lui alors qu'il faut bazarder. Comme disait l'autre, l'auteur vraiment fort rend les autres illisibles. Comment nous attarder à des demi-sel, à des à moitié cuits, à des pas-finis, à des petits bras, à des grosses têtes, à des gros bras et autres petites têtes ? "Des livres vrais d'abord ! La vie est courte !" clamait déjà le grand Jules Michelet (dont on causera demain)



L. W.-O.


BONUS 1 :

Sacrés bibliothécaires ! Chez les yankees décomplexés, depuis déjà dix ans, on vire sans ménagement les lecteurs qui transpirent trop et les clochards qui puent ! On vire désormais aussi carrément tous les livres ! Ces pratiques arriveront bien vite par chez nous, où il s'en passe parfois de bonnes, comme à Nice, chez le faux cul Estrosi. Vite des légionnaires patrouillant parmi les rayons ! Tandis qu'à Saint-Étienne, autre ville de faux culs, un lecteur  devient la risée de la Toile parce qu'honnête à un point incroyable : il vient de rendre cette semaine un ouvrage emprunté il y a 31 ans comme le raconte ce matin cet articulet du Progrès, autre journal de faux culs pour les faux culs :

"Son titre : « La Logique et son histoire, d’Aristote à Russell ». Son auteur : Robert Blanché. C’est cet ouvrage, emprunté en 1986, qu’un lecteur a rendu à la médiathèque de Tarentaize, mercredi 5 avril. Entre les deux épisodes, trente et un ans se sont écoulés, prouvant que, parfois, l’histoire a une drôle de logique. Envoyé par la Poste, le livre était accompagné d’un petit mot : « Madame, Monsieur, je vous rends enfin un livre que j’avais dû emprunter à la bibliothèque de Saint-Étienne en 1986. Je ne peux pas être imputable des tâches vers les pages 270…. »

BONUS 2

Le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau est à mon goût le meilleur livre de Bukovski. Ce journal fut, avec Pulp, son dernier livre. 

EXTRAIT PIRATÉ AU BEAU HASARD :

"Bon, sur le chapitre des littérateurs, j'arrête, j'en ai ma claque. Tout de même, il me faut préciser qu'à vouloir vivre en poètes, et non en citoyens ordinaires, ils s'autodétruisent. Jusqu'à l'âge de 50 ans, je n'ai été qu'un prolétaire de base. partageant l'existence des plus humbles. Jamais je ne me suis posé en poète. mais n'attendez pas de moi que je vous dise que gagner sa vie en travaillant est la meilleure façon de vivre. La plupart du temps, c'est même horrible. 

(…) 


D'avoir été dans la mélasse m'a appris, j'en suis convaincu, à évacuer tout maniérisme de mon style. Vous devez plonger vos mains dans la merde, ne jamais cesser de le faire, et découvrir de l'intérieur ce qu'est une prison, ou un hopital. Vous devez connaître la faim, ne serait-ce que quatre, cinq jours d'affilée. Pareillement, vivre avec des femmes qui ont fondu les circuits vous forgera le caractère. En résumé, je pense que vous n'écrirez avec joie et liberté qu'après avoir tâté du vice. Je ne fais cette remarque de bon sens que parce que tous ces poètes que j'ai rencontrés ressemblaient à des méduses, à des monstres de flagornerie. Ils n'avaient rien à dire, sinon à ratiociner sur leur dérisoire manque de résistance. Voilà pourquoi je ne veux plus voir les POÈTES. Vous ne m'approuvez pas ?


Ça dépasse l'entendement. Mais il n'en demeure pas moins que j'entretiens avec les écrivains du passé une complicité affective. Rien de précis ne l'étaye, l'émotion que je ressens n'appartient qu'à moi, disons que je me suis inventé des hommes qui s'accordent à mes désirs. Ainsi quand je pense à Sherwood Anderson, je me le représente plutôt court sur pattes et légèrement voûté. Alors qu'il devait être, selon toute vraisemblance, un grand malabar.. mais je m'en moque. Je ne changerai pas d'idées là-dessus. (À propos, je n'ai jamais vu de photos de lui.) Dostoïevski ? Un barbu, à la démarche lourde, qui vous défie de ses yeux vert foncé. Quoique ça varie — un coup il est trop gros, un coup trop maigre, et puis de nouveau trop gros. C'est absurde, je vous l'accorde, mais je ne déteste pas l'absurdité. Il m'est même arrivé de croiser Dostoïevski tirant la langue après une fillette. Faulkner, lui, baigne dans une lumière crépusculaire comme il convient à un forcené à l'haleine méphitique. Dans le rôle du mouchard aviné, Gorki est parfait. Tandis que Tolstoï entre dans des rages folles à propos d'une peccadille. Et c'est toutes portes verrouillées que le camarade Hemingway fait des entrechats. Céline, bien-sûr, souffre d'insomnies. Quand à E.E. Cummings, il joue comme un dieu au billard. Je pourrais continuer indéfiniment de la sorte. (…)"


Charles Bukovski, Le Capitaine est parti déjeuner…
traduit par G. Guégan
© Le Livre de poche